Introduction. Le discours FN comme objet d’étude
Dans une perspective d’analyse de discours, croisant la linguistique de corpus assistée par ordinateur (Mayaffre 2004) à l’appareillage conceptuel de la linguistique de l’énonciation et de la pragmatique (Jaubert et al.), cette contribution analyse comment le discours du Front National (FN) construit discursivement une doxa à laquelle il s’oppose, systématiquement. Ainsi, ce travail prolonge nos principaux travaux de recherche et notamment de recherche doctorale qui ont consisté à caractériser le discours du Front National sur la période contemporaine[1], à savoir des années 2000 jusqu’à 2017 (Bouzereau).
Cadre théorique
Poser le discours FN ou même le parti FN comme objet d’étude ne va pas de soi et nécessite une présentation des positionnements épistémologiques fondamentaux qui ont constitué le socle de cette recherche. Il s’avère que la revue de littérature posant le Front National comme objet d’étude rend compte d’une dynamique importante en Sciences humaines et sociales et l’objectif repose souvent sur la caractérisation politique du parti. Pour nourrir notre réflexion, notre intérêt s’est ainsi porteÌ sur l’histoire du parti (Camus, DeÌzeÌ 2012, Igounet, Albertini et Doucet), son organisation interne (DeÌzeÌ 2015), sa structuration doctrinale (Buzzi) et ses constantes ideÌologiques (Ivaldi). Du côté des sciences politiques, les chercheurs témoignent également d’un intérêt pour catégoriser le parti : dans cette perspective la cateÌgorisation la plus reÌpandue pour expliquer les ideÌes FN est celle de populisme, et plus preÌciseÌment de national-populisme (Buzzi, Alduy et Wahnich). Du côté de la sociologie, c’est ce que certains sociologues nomment le phénomène « Le Pen » qui a retenu notre attention : ce phénomène Le Pen a notamment été décrit par Pierre Écuvillon dans sa thèse et qui conclut son travail en disant que s’il y a un système, le FN en fait bien parti. Enfin du côté de la linguistique, de nombreux travaux étudient l’hétérogénéité énonciative de certains mots (Hailon) ou la notion de doxa dans le discours FN (Amossy 2005). C’est dans cette perspective linguistique que se situent nos travaux. Dès lors, pour considérer le discours FN comme objet d’étude il a été nécessaire de passer de ces réflexions et de ces catégorisations politiques vers un ensemble de questionnements linguistiques.
Nos travaux ont ainsi commencé à appréhender cet objet d’étude par la catégorie du « discours populiste » en interrogeant notamment le rôle de la doxa. Aussi, la conclusion de Pierre Ecuvillon qui, juxtaposée aux différents travaux existant en linguistique sur le discours FN, a permis d’interroger le concept de « contre discours » ainsi que sa relation avec les notions de « doxa » et de « contre-doxa ». La conclusion de sa thèse soulève un paradoxe que nous présenterons de la manière suivante : si le FN fait partie d’un système, il se présente toujours aujourd’hui comme un parti anti-système. Alors que le Front National participe aux eÌlections reÌpublicaines et occupe aujourd’hui une place sur la sceÌne politique, son discours vise toujours aÌ renvoyer l’image d’un parti « anti-systeÌme » qui rejette la doxa dominante. Cet ethos d’éternel opposant constitue sa marque de fabrique et nos travaux s’attachent précisément à décrire la construction discursive de cette opposition. Les locuteurs FN se revendiquent d’ailleurs explicitement contre la doxa dominante :
(1) À écouter la doxa dominante, il n’y a plus aujourd’hui d’identité française autre que le métissage à marche forcée et le multiculturalisme ! [...]. Non, la France n’a pas vocation à ne plus être française, la France doit demeurer la France et son peuple demeurer Français ! Cette vérité, nous ne cesserons jamais de la proclamer ! Déclaration de Marine Le Pen, le 1er mai 2014 à Paris.
Dans ce discours qui prépare les élections européennes de 2014, si Marine Le Pen (MLP) se revendique effectivement contre la doxa dominante, le contenu critiqué renvoie à une idéologie forte et nécessite une réflexion sur la nomination du référent. En effet, nous nous interrogerons régulièrement sur le ou les discours pointés par le FN quand ses leadeurs parlent de doxa dominante. Dans ce cadre, rappelons aussi que ne parlerons pas de doxa dans le sens d’opinion commune (Sarfati). Notre propos s’attachera essentiellement à décrire la manière dont le FN s’oppose à une dite-doxa. Or, cette nomination requière une mise à distance du chercheur. En effet, le Front National est un parti politique d’extrême droite qui véhicule une idéologie souverainiste nationaliste reposant sur la grandeur de la nation, l’indépendance de la France et le rejet des immigrés (Bouzereau).
Méthode
Dans notre recherche, si nous sommes nécessairement parties de questionnements linguistiques pour constituer des hypothèses, c’est le corpus qui a fait émerger le sens. Nous suivons, en effet, une démarche herméneutique (selon la théorie de François Rastier), nous inscrivant dans la conception du corpus driven telle que décrite par Tognini Bonnelli. Le plus important pour constituer notre corpus a reposé sur notre volonté de combiner différents contrastes pour faire émerger des pistes d’étude pertinentes, de combiner différents contrastes pour caractériser au mieux cet objet d’étude complexe et tellement proche de nous, que différents points de vue sur le même objet a semblé primordial. Selon l’hypothèse qu’il existe une identité discursive catégorisable dans la parole FN notre corpus devait donc non seulement contraster les différents locuteurs du Front National entre eux mais aussi comparer la parole des deux leaders avec leurs adversaires lorsqu’ils sont en campagne. Ainsi, notre macro-corpus, disponible sur le logiciel Hyperbase (développé au laboratoire Bases, Corpus, Langage UMR 7320), est né de cette hypothèse linguistique et se trouve constitué de 5 bases de données, créant à la fois des contrastes internes entre les deux leaders du parti et des contrastes internes à 10 membres du FN, c’est d’ailleurs cette volonté de faire un contraste interne qui nous a conduit à circonscrire notre corpus sur la période contemporaine[2]. Pour le contraste externe ce sont les campagnes présidentielles[3], que nous considérons comme des prototypes de la parole politique, qui nous ont principalement intéressé.
Dès lors, notre parcours méthodologique a progressé du repérage du lexique spécifique de chaque locuteur du FN (via la statistique occurrentielle, dans la lignée des travaux centrés sur la méthode de statistique des données textuelles qui émergent notamment avec les travaux de Guiraud) vers l’analyse des thématiques principales (via la statistique cooccurrentielle, dans le prolongement des travaux de Martinez) pour étudier enfin la manière dont le discours FN rapporte le discours des autres (via la linguistique outillée et le Deep Learning)[4]. Les exemples choisis dans cet article reposent précisément sur ces calculs statistiques.
Une fois le corpus constitueÌ et les premières recherches statistiques effectueÌes se sont dégagés plusieurs champs de pertinence. Ces champs de pertinence gouverneront notre plan d’étude et nous présenterons ici les principaux supports discursifs faisant émerger la doxa au niveau lexico-grammatical (1.) et au niveau interdiscursif (2.).
1. La doxa dans le discours FN. Au niveau lexico-grammatical
Sur le plan lexico-grammatical, l’acte de nommer est un support discursif récurrent pour actualiser la doxa décriée par le Front National. En effet, le discours FN met régulièrement en exergue certaines dénominations de leurs concurrents pour les contredire, s’y opposer et proposer d’autres manières de nommer les grands concepts de la vie politique. De surcroît, il existe une thématique où la doxa décriée se manifeste systématiquement : il s’agit de la principale thématique du discours FN, à savoir la thématique de l’immigration (voir Alduy et Wahnich, et Bouzereau). En effet, lorsqu’il parle immigration, le FN dit systématiquement s’opposer au discours qui serait dominant sur le sujet. Pour en rendre compte nous commencerons notre étude par le discours du 13 janvier 2008 prononcé dans le cadre des élections municipales et cantonales de 2008. Dans ce discours particulier, figurent trois phrases repérés comme statistiquement clés[5]. L’ensemble du discours se trouve circonscrit autour d’une critique contre la loi relative aÌ la maiÌtrise de l’immigration, promulgueÌe le 20 novembre 2007 – ce projet de loi avait eÌteÌ deÌposeÌ au parlement sur l’initiative du gouvernement, dans la continuiteÌ de la campagne de Nicolas Sarkozy qui prônait durant sa campagne électorale le concept « d’immigration choisie ». Prenons donc la première phrase-clé :
(2) La loi Hortefeux, reÌcemment adopteÌe, a reÌussi la prouesse d’accroiÌtre l’immigration familiale, de faciliter l’immigration de travail, rebaptiseÌe immigration choisie et de maintenir le flot de l’immigration illeÌgale. DeÌclaration de JMLP, le 13 janvier 2008 aÌ Paris.
Dans cette citation, selon le locuteur, la loi serait en train d’accroiÌtre toutes les formes d’immigration. Dans ce cadre, JMLP deÌnonce le mensonge qui serait sous-jacent aÌ la renomination sarkozyste : selon lui, « immigration choisie » remplacerait la deÌnomination « immigration de travail ». Il pointe, par le participe « rebaptiseÌe » la preÌtendue creÌation d’un nouveau concept, laÌ ouÌ en fait, il s’agirait, d’un simple jeu d’eÌtiquettes.
Le cadre est ainsi posé pour amener les bons mots jugés adéquates, selon JMLP :
(3) Au final, il y aura plus d’immigration de travail, donc plus d'immigration familiale et plus d'immigration illeÌgale. C'est clair, la fameuse immigration choisie accroiÌt l'immigration subie. DeÌclaration de JMLP, le 13 janvier 2008 aÌ Paris.
La deÌnomination sarkozyste « immigration choisie » est d’abord effacée au profit des syntagmes « immigration de travail », « immigration familiale » et « immigration illeÌgale ». Puis, le SN « immigration choisie », parce qu’il est précédé de l’adjectif « fameuse » sonne bien comme n’appartenant pas au locuteur JMLP mais au discours d’un eÌnonciateur autre (soit Nicolas Sarkozy). Et c’est le contraire avec l’expression « immigration subie » qui est quant à elle assumée par JMLP. Dans ce cadre, cet exemple a permis de poser les bons termes servant l’idéologie du Front National. Une fois les bons mots posés, JMLP peut alors amener ses propositions, ses propres mots. Nous le verrons, dans l’ensemble des discours étudiés, le discours du FN repose systématiquement sur ce schéma binaire, avec une première partie systématiquement à charge et une seconde qui permet d’amener le discours du FN présenté comme un contre-discours. C’est ainsi que JMLP actualise dans son discours un néologisme discriminatoire, soit le néologisme immigration-invasion :
(4) La France qu’il aime, c’est la France brasseÌe, par l’immigration de masse. La France qu’il aime, c'est la France ameÌricaniseÌe. DeÌs lors, mesdames et messieurs, il ne peut qu’appeler de ses vœux un melting-pot aÌ la française. DeÌs lors, l’immigration-invasion va continuer, comme d’ailleurs le deÌferlement de l’inseÌcuriteÌ – l’une et l’autre sont lieÌes. DeÌclaration de JMLP, le 13 janvier 2008 aÌ Paris.
Jusqu’alors le discours se construisait contre le discours des adversaires visant aÌ disqualifier le contenu de leur proposition ainsi que leurs choix terminologiques. Or, dans cette citation il en va autrement : sans commentaire ou glose meÌta-eÌnonciative et usant meÌme de l’article de notorieÌteÌ pour actualiser les syntagmes « immigration de masse » et « immigration-invasion » le discours du FN sur l’immigration apparaiÌt comme une contre-doxa eÌpureÌe du discours des autres sur le sujet. En effet, ce néologisme « immigration-invasion » n’apparaît qu’en fin de discours, c’est-à-dire après avoir disqualifieÌ les dénominations des autres et surtout après avoir posé l’équation immigration choisie = immigration familiale + immigration de travail + immigration illégale = une immigration de masse. Le syntagme « immigration de masse », pris en charge par JMLP, deÌsigne la conseÌquence de ce que Nicolas Sarkozy appellerait par euphémisme « immigration choisie » a contrario de JMLP qui parlerait sans se voiler la face d’« immigration de travail ». Ainsi, aÌ cette nomination présentée comme eupheÌmistique, le discours du FN souligne qu’il adopte une nomination qui collerait au reÌel, aÌ savoir celle d’« immigration de travail » et en l’occurrence cette immigration serait la porte ouverte aÌ l’immigration-invasion. Dans notre corpus, ce neÌologisme n’est pas anodin : il s’agit d’un terme répandu dans le discours de droite et d’extreÌme droite. Aussi, l’actualisation du neÌologisme par un deÌfini en emploi de notorieÌteÌ vise aÌ preÌsenter la conception lepeÌnienne comme eÌtant la seule qui vaille. Dans cette perspective, il n’y aurait plus qu’une seule immigration, celle qui est massive et par deÌfinition une invasion. La manieÌre d’actualiser en discours l’immigration est d’ailleurs eÌminemment dialogique dans le discours du FN et le neÌologisme immigration-invasion se pose en opposition aux autres manieÌres de parler d’immigration – tout en construisant la speÌcificiteÌ du discours FN sur ce sujet.
Les trois exemples présentés appartiennent donc au même discours mais il se trouvent qu’ils sont prototypiques tant sur le plan statistique que sur le plan argumentatif. En effet, le fond idéologique du discours du FN sur l’immigration demeure inchangé depuis le début des années 2000. Plus précisément, nos travaux de recherches montrent que s’il y a des nuances – en effet, le discours de JMLP sert plus à asseoir certains mots, comme on vient de le voir, quand celui de MLP sert à imposer de nouvelles définitions, comme il s’agira de voir – toutefois leur discours reste le même en ce qu’avec MLP comme avec JMLP, le FN s’oppose au discours qui serait doxique sur l’immigration en l’infirmant pour poser clairement son (contre)-discours. Prenons la citation suivante prononcée cette fois-ci par Marine Le Pen :
(5) L’immigration n’est pas une chance, c’est un fardeau. [...]. L’immigration d’aujourd’hui est une immigration familiale encourageÌe par le regroupement du meÌme meÌtal mis en œuvre par la droite et la gauche, une immigration d’installation sans aucune volonteÌ de retour dans le pays d’origine. DeÌclaration de MLP, le 6 septembre 2015 aÌ Marseille.
Dans cet exemple qui prépare les élections régionales de 2015, partant d’un rejet d’un discours qui serait doxique par le biais de neÌgations dialogiques « l’immigration n’est pas une chance », Marine Le Pen aplanit le terrain pour construire un nouveau discours avec l’énoncé « c’est un fardeau ». Ici, l’effet pragmatique est de construire explicitement un contre-discours qui s’inscrit justement dans un acte deÌfinitoire. Il s’agit alors de contredire explicitement la doxa bien-pensante sur l’immigration et de proposer ensuite une autre voie porteÌe par une voix diffeÌrente de celles qui sont actuellement au pouvoir. L’acte deÌfinitoire est argumentatif et conduit systeÌmatiquement aÌ une conclusion. C’est bien ce dont il s’agit avec cette tournure emphatique qui vise explicitement aÌ modifier la reÌception du terme immigration.
Dans cette première partie nous avons montré que le substantif immigration est un terme structurant du discours du Front National. Le locuteur FN rejette systématiquement les eÌtiquettes des autres locuteurs politiques pour opposer sa manieÌre de nommer et de définir l’immigration. Dès lors le discours du FN sur l’immigration se construit-il comme un contre-discours ? Dans notre recherche doctorale, cette appellation contre-discours nous permet de décrire tout discours qui contredit un autre discours, rejette une étiquette terminologique dans le discours de l’autre, c’est-aÌ-dire lorsque l’eÌnonciateur se positionne eÌnonciativement contre un discours. Le contre-discours est en effet dans un premier sens à interpréter comme un discours d’opposition, un discours alternatif qui cherche aÌ se substituer aÌ un discours dominant. Il s’agit dans ce cadre d’utiliser la preÌposition contre dans le sens d’anti. Or, le contre-discours apparaiÌt aussi comme une proposition pour dire et repreÌsenter le monde diffeÌremment. Dans cette seconde perspective, la notion de contre-discours désigne un discours quand il se veut aÌ coÌteÌ. Or, dire qu’on rejette la doxa est eÌminemment politique et ce rejet est bien une entreprise que revendique le Front National. Dès lors nous pouvons désormais mettre en relation les notions de contre-discours et de doxa puisque c’est en polarisant les discours (construisant une doxa aÌ laquelle il s’oppose) que le contre-discours du FN prend forme. Si la langue refleÌte une multitude de doxas, le Front National creÌeÌe une binariteÌ en deÌnommant deux types de discours : celui doxique de tout le systeÌme mis aÌ l’index et son contre-discours qui serait dissensuel ou contre-doxique. Cette division de l’échiquier politique est essentielle pour aborder la manieÌre dont ils traitent de l’immigration. Le discours du Front National revendique encore aujourd’hui d’eÌtre la principale alternative et il se construit autour d’une unique doxa critiqueÌe de manieÌre virulente et opposeÌe aÌ une contre-doxa qui se construit autour de theÌmatiques qui lui sont propres. ApreÌs avoir eÌtudieÌ les termes qui s’actualisent dans leur discours contre les deÌnominations des autres et observeÌ ici que leur discours sur l’immigration se construit aÌ la fois aÌ coÌteÌ et contre les discours des autres, nous enchainerons sur une autre manifestation discursive de la doxa qui survient cette fois-ci au niveau interdiscursif.
2. La doxa dans le discours du FN. Au niveau interdiscursif
S’imposer dans l’eÌchiquier politique actuel comme l’unique contre-discours requiert des strateÌgies discursives. En l’occurrence l’une des stratégies du FN repose sur l’assimilation des adversaires et de leurs discours entre eux. Dès lors, notre propos ne consistera pas aÌ dire que citer en remaniant le discours de l’autre pour mettre en valeur son discours est typique du discours FN. Cependant, il s’avère que le discours FN le fait en utilisant systeÌmatiquement la strateÌgie qui consiste aÌ assimiler ses adversaires pour construire une unique source et un discours unique, ce qui est déjà plus singulier. En outre, les reÌsultats statistiques et les analyses montrent qu’il y a bien des formes speÌcifiques aux deux locuteurs lepeÌniens. Dans le discours du FN, les adversaires deviennent ainsi l’Adversaire et les moyens pour assimiler sont multiples. Cela se manifeste notamment via des formes nominales plurielles et des formes englobantes au singulier. Nous présenterons une étude de cas pour chacune de ces formes.
Concernant les formes nominales plurielles il s’agit notamment de l’enchaînement : pronom indéfini tous + discours rapporté :
(6) Tous aujourd’hui nous disent qu’ils vont tout changer, sans rien changer. Ils reÌindustrialiseront la France, mais pas question de changer l’Europe. Ils proteÌgeront la France, mais pas question de maiÌtriser la mondialisation ! (…) Car lorsqu’on est sinceÌrement contre l’ideÌologie mondialiste, on est contre l’Europe supranationale et ultralibeÌrale, contre l’euro et contre l’immigration. VoilaÌ ce qui distingue l’opposant sinceÌre aÌ ce systeÌme mortifeÌre des « idiots utiles » du meÌme systeÌme, de ses collaborateurs appointeÌs et de ses agents doubles. DeÌclaration de MLP, le 22 janvier 2012 aÌ Rouen.
Dans cet exemple et, comme régulièrement dans les discours de campagne présidentielle, l’assimilation des adversaires est marqueÌe par le pronom indeÌfini tous sujet d’un discours indirect dont le contenu est geÌneÌralisant, aussitoÌt suivi d’un eÌnonceÌ antitheÌtique, imputable aÌ la locutrice citante. Figure donc le schéma : critique du discours d’autrui suivie du contre-discours FN. C’est le meÌme fonctionnement binaire dans les deux phrases suivantes ouÌ l’eÌnonceÌ au futur peut eÌtre interpreÌteÌ comme un discours indirect libre aussitoÌt mis en doute avec la structure « mais pas question de ». Discours de l’autre et neÌgation du discours d’autrui conduisent enfin un contre-discours sur le mode positif avec l’énoncé « Car lorsqu’on est sinceÌrement contre l’ideÌologie mondialiste, on est contre l’Europe supranationale et ultralibeÌrale, contre l’euro et contre l’immigration ». De nouveau, il s’agit encore de dichotomiser et de polariser l’espace et la parole politiques.
La construction de l’adversaire unique passe aussi par des formes englobantes au singulier, prenons ainsi un exemple de la campagne présidentielle de 2017 :
(7) Ce n’est pas bien sûr que les Français ne sont plus Français, que la France n’est plus la France, c’est qu’ils n’osent plus se le dire, c’est qu’ils ont perdu cette confiance en eux, et ce sentiment d’être uniques au monde qui les rendaient heureux et fiers de se dire Français. J’y vois le résultat effrayant d’une propagande effrénée qui a travaillé à dissoudre les Nations dans l’Europe et l’Europe dans le monde. Une propagande qui interdit de parler de frontières avec l’extérieur comme d’identité à l’intérieur. Une propagande qui parle de citoyen européen mais plus de citoyen français. [...]. Dans le débat inévitable, mais mal engagé, deux choses me sont. D’abord, le déni de démocratie. Si la démocratie est le pouvoir du peuple de décider de ce qui le concerne, il n’est pas de chose plus importante que l’accès à la citoyenneté, et tout débat avec constance a été refusé au peuple français à ce sujet. Et nous refusons ce totalitarisme mou qui prétend façonner les consciences, faire de l’opinion un délit et de la vérité un crime. Conférence de MLP, le 14 mars 2017.
Ici, plusieurs formes homogeÌneÌisantes se succèdent : la présidente du FN parle d’abord de la propagande puis du totalitarisme. Ces formes homogonéisantes au singulier, renvoient aÌ des inanimeÌs et homogeÌneÌisent les discours des adversaires. En l’occurrence, pour faire entendre que propagande et totalitarisme mou renvoient aux discours des adversaires, c’est-aÌ-dire qu’ils construisent le meÌme reÌfeÌrent, MLP doit en preÌciser les contours. Les occurrences de propagande recouvrent aussi bien la diffusion des ideÌes endoctrinantes (« qui parle de citoyen europeÌen mais plus de citoyen français ») que la censure des ideÌes contradictoires (« qui interdit de parler de frontieÌres »), faisant de la propagande un eÌtre discursif. Cette confeÌrence de MLP portent sur les theÌmatiques frontieÌres et identiteÌ et la subordonneÌe relative est un moyen d’eÌvoquer preÌciseÌment les thématiques censurées par cette « propagande ». La seconde relative « qui parle de citoyen europeÌen mais plus de citoyen français » oppose le discours du systeÌme, rapporteÌ ici au style indirect, au contre-discours du FN introduit par le connecteur mais. D’ailleurs plus que de disqualifier le discours de l’autre, ces formes deÌnoncent la vacuiteÌ meÌme du discours politique jusqu’aÌ le reÌduire aÌ leur eÌtiquette veÌritable. Ainsi, face au vide discursif des autres, le discours FN se positionne comme le seul discours reÌellement agissant.
Pour poser l’existence de l’adversaire unique au discours unique, les candidats lepeÌniens construisent un discours accumulant les steÌreÌotypes et les preÌsupposeÌs ideÌologiques. En effet, l’uniformisation des discours autres s’accompagne de leur ravalement aÌ un discours clicheÌique et mentionner l’autre revient souvent aÌ repreÌsenter des steÌreÌotypes et aÌ impliciter des preÌsupposeÌs ideÌologiques. Si la citation du discours de l’autre, meÌme dans sa forme la plus fideÌle avec le discours direct, est perçue depuis Rabatel comme une « re- preÌsentation », plus qu’un simple « report », si l’usage meÌme du discours rapporteÌ neÌcessite une reconstruction puisqu’il est inteÌgreÌ aÌ un nouveau cotexte linguistique et aÌ une nouvelle situation d’eÌnonciation (Rosier), ces exemples montrent que le fait de rapporter le discours d’autrui constitue un observable pertinent pour eÌtudier l’opposition construite entre un discours unique et l’unique contre-discours. Dans ce cadre, la doxa construite par le discours FN ne sert qu’à promouvoir leur discours idéologique. Utiliser le discours rapporteÌ en politique, et d’autant plus le discours direct, est propice aÌ la critique puisque des preuves tangibles peuvent deÌmontrer que la citation a eÌteÌ manipuleÌe. Par conseÌquent, l’usage d’une source eÌnonciative indeÌfinie releÌve d’un moyen strateÌgique pour ne pas deÌsigner directement les adversaires.
Conclusion
Le discours du Front National dichotomise l’espace politique en construisant et en s’opposant à une doxa. L’objectif de cette stratégie discursive est politique : la promotion idéologique du parti. Notre première citation le soulignait explicitement et notre analyse a permis d’en décrire les différents supports discursifs. Pour conclure, reprenons justement notre première citation (voir aussi ci-dessous) :
(8) AÌ eÌcouter la doxa dominante, il n’y a plus aujourd’hui d’identiteÌ française autre que le meÌtissage aÌ marche forceÌe et le multiculturalisme ! [...]. Non, la France n’a pas vocation aÌ ne plus eÌtre française, la France doit demeurer la France et son peuple demeurer Français ! Cette veÌriteÌ, nous ne cesserons jamais de la proclamer ! DeÌclaration de Marine Le Pen, le 1er mai 2014 aÌ Paris.
Dans cet extrait, Marine Le Pen met en confrontation son discours contre le discours de la doxa dominante et crée paralleÌlement une opposition sur le plan du contenu. En effet, cette citation creÌe une relation d’opposition entre la deÌfense de l’identiteÌ française d’un côté et le multiculturalisme de l’autre. Cette dualiteÌ sous-tend aussi une polarisation politique : la preÌfeÌrence nationale face aÌ la politique qui deÌfendrait l’immigration. Le contre-discours du Front National est formeÌ de cet ensemble d’eÌtapes, c’est-aÌ-dire de ces eÌtapes qui rejettent le discours d’autrui, le deÌconstruisent dans la seule fin de mener vers un discours qui serait diffeÌrent, soit le discours du FN. Dans le discours du Front National la doxa deÌcrieÌe est toujours unique. Sur le plan formel, cette doxa serait oppressive et, sur le contenu, antinationale. Le Front National - et cette citation en est l’illustration - construit son identiteÌ discursive via la deÌfense de l’identiteÌ nationale. De plus, la manieÌre dont les leaders du parti deÌfendent l’identiteÌ nationale se fait contre l’immigration et ils deÌfendent leur propre territoire discursif de la meÌme manieÌre, c’est-aÌ-dire contre le discours des autres.
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[1] Cette période (2000-2017) justifie d’ailleurs pourquoi nous parlerons du Front National (FN) et non pas du Rassemblement National (RN), dont le changement de nom officiel date de 2018.
[2] Les bases sont accessibles via le lien suivant : http://hyperbase2.unice.fr. La première base repose sur les discours lepéniens (Titre de la base : DiscoursLePen), la seconde base comprend les communiqués FN de 2015 (Titre de la base : CommuniquesFN).
[3] Les bases de données consacrées aux campagnes présidentielles comparent le discours des Le Pen aux discours de leurs concurrents politiques (Titre des bases : Campagne2007 ; Campagne2012 ; Campagne2017).
[4] Voir notamment Mayaffre (2021).
[5] Le calcul des phrases-clés repose en grande partie sur les spécificités lexicales (au moyen du modèle hypergéométrique converti en écarts réduits, Brunet).